29Jun 2011
Presse

Dietmar Feichtinger : architecte hors les murs Portait de l'architecte autrichien paru au Courrier de l'Architecte

Dietmar Feichtinger Architectes

Dietmar Feichtinger Architectes

Dietmar Feichtinger, par delà l'Autriche.

En 1989, une ville en pleine métamorphose conduit le jeune diplômé à tenter sa chance et faire ses preuves dans la capitale française. Quatre ans plus tard, Dietmar Feichtinger Architectes (Architectes et non Architekten) est fondée, avec Paris XXe pour adresse. En 2011, l'ambition demeure de 'rester à l'extérieur' et ne pas faire partie du 'système'.

Au numéro 11 de la rue des Vignoles, rien ne transparait. Les vitrines de l'agence en rez-de-chaussée sont calfeutrées. C'est à peine si l'entrée est indiquée.

Ouvert, l'espace intérieur est à l'image d'une discipline intellectuelle réfutant tout cloisonnement. Tête à tête au milieu de l'agence donc.

Dietmar Feichtinger se livre sans discours préconçu. Chaque question est l'occasion d'une réflexion, souvent ponctuée d'un «je ne sais pas», comme pour rappeler qu'il n'y a pas d'évidence dans le verbe. Défiance envers le mot ? Pas sûr. En architecture, dessins et croquis suffisent à une profession qui parle un langage partagé.

«J'ai horreur des habillages». L'architecte de noir vêtu évoque son parti. Murs et plafonds de l'agence sont en béton brut. La réalité de la construction s'impose ; «la vérité du matériau raconte le métier où chaque imperfection révèle les individus qui travaillent derrière». Allusion aux ouvriers du bâtiment dont Dietmar Feichtinger partage la filiation.

«Architecte, on le devient par son travail», dit-il. A force de projets, surtout de concours, Dietmar Feichtinger s’est créé un nom. «C'est un peu l'histoire de la passerelle Simone de Beauvoir à Paris (13)*. Une jeune équipe ayant une approche structurelle était recherchée et nos références nous ont aidées. Nous avons été récompensés de tous nos concours perdus», se souvient-il.

Dès le début, répondre à de tels concours est une obsession et depuis Graz, dont il est originaire, le jeune Dietmar observe avec envie la France des années 80. «Vienne était poussiéreuse à l'époque. Paris était notre repère. Les grands projets donnaient une dimension politique et sociale à l'architecture. Paris, en somme, était un rêve». La France n'était pas «le choix le plus simple», le jeune homme parlant peu français.

Les pages de l'Architecture d'Aujourd'hui lui offrirent les noms, Dietmar Feichtinger bénéficia de son service civil pour envoyer des candidatures. Réponses positives de Chaix et Morel, Dominique Perrault... «Il était positif et stimulant de voir que je pouvais intéresser», souligne l’architecte.

Ce fut donc Chaix et Morel avec, pour premier exercice, le concours de la BNF, puis celui de l'école des Ponts et Chaussées de Marne la Vallée. Dietmar Feichtinger n'est pas venu pour rester. Il était toutefois accompagné de sa femme - aujourd'hui son associée - et de ses deux jeunes enfants. Quatre années chez Chaix et Morel, la famille fut bientôt installée et l’architecte créait à Paris ses propres bureaux.

Sur les murs de l'agence, une affiche éditée à l'occasion d'une conférence donnée en 2009 à la Cité de l'Architecture et du Patrimoine : Dietmar Feichtinger Vienne Paris. Un impair. Paris d'abord.

A ce jour, Vienne ne représente que 10% de l'activité et les bureaux autrichiens de la Kaiserstrasse ne comptent que six collaborateurs quand ils sont, à Paris, plus d'une vingtaine.

L'arrondissement était un point de chute. L'agence Chaix et Morel était à quelques mètres. La géographie de Dietmar Feichtinger, outre la Styrie natale, est marquée par ce faubourg de l'est parisien.

Ni désaffection pour l'Autriche ni fuite en avant, il s'agissait pour lui de trouver «autre chose». «La facilité ne m'intéresse pas», dit-il. La complexité, un enseignement de l'école de Graz ?

A l'évocation même de l'institution d'aucuns pensent à l'architecture déconstructiviste. Une erreur selon l'architecte ; «certains se sont a posteriori identifiés au mouvement mais il s'agissait avant tout de légèreté formelle et de décomplexification afin d'obtenir une forme souple s'adaptant au site. Il était question d'un langage formel pour réagir», explique-t-il.

Graz était donc «une ambiance avec pour idéal social et participatif l'élaboration d'un registre plus ouvert». S'il confie avoir «adoré» cette époque, il retient peu de l'enseignement universitaire. «Etudiant, j'ai passé la plupart de mon temps à travailler en agence» et de citer les noms, Huth, Kada, Giencke : «la meilleure école».

Impulsion nouvelle née d'une dynamique politique propre à la Styrie, l'architecture développée alors recherche des solutions nouvelles «au contraire de Vienne où les idées étaient préconçues». Il s'agissait alors d'inventer et de dessiner à l'envi et ce, jusqu'à «la poignée de porte». Concevoir des détails, encore et toujours, était un objectif poursuivi et Dietmar Feichtinger s’en souvient.

«Nous avons dessiné jusqu'au moindre boulon» dit-il en évoquant la passerelle Simone de Beauvoir* qui reçut un prix spécial lors de l'édition 2006 de l'Equerre d'Argent. Autre projet français, le premier, un immeuble du port autonome de Gennevilliers en lice lui aussi pour l'Equerre d'argent en 2005, proposait un système de ventelles en façade ayant nécessité le dessin des accroches et de tous les détails d'attaches. Dietmar Feichtinger évoque le projet comme étant «manufacturé».

S'il entretient une relation «romantique» au chantier, c'est avant tout la structure qui l'intéresse au point même de s'étonner de l'occurrence fréquente du mot dans ses propos. Formation ou déformation professionnelle ? «Je suis ingénieur diplômé. En Autriche, l'enseignement est d'abord technique», dit-il.

C'est avec intérêt qu'il observe en France l'usage du verre qui est «finesse, transparence et légèreté et permet de chercher les limites du possible sans pour autant appeler la prouesse. Etre fin n'est pas être grand», convient-il.

Aussi, depuis les bancs de l'université, l'image que Dietmar Feichtinger retient de la production architecturale française des années 80 est celle de l'Ecole Supérieure d'Ingénieurs conçue par Dominique Perrault à Marne la Vallée. «En arrivant en France, j'étais étonné de voir que cette réalisation n'était pas considérée outre mesure. Il s'agit pourtant là d'un projet atypique» et l'architecte de retenir non pas le plan incliné caractéristique de l'édifice mais «la manière d'approcher le bâtiment».

Aussi, pour chaque projet, Dietmar Feichtinger recherche la relation à l'espace public avec en tête l'idée qu'un «projet devrait se faire de lui-même en étant une simple déduction». L'architecte poursuit donc une quête de «cohérence» dans laquelle «l'expressivité de l'oeuvre doit être en rapport avec la structure».

En exemple, il cite le Kunsthaus de Weiz, centre culturel d'une petite localité à une vingtaine de kilomètres au nord est de Graz. «C'est une grande masse qui s'adapte. Elle est un manifeste sensible au regard de sa situation».

A l'écran de son ordinateur, les images défilent et sur chacune l'architecte souligne les contours du projet, lequel s'inscrit dans son contexte au point de le refléter.

Courbes et lignes poursuivent un idéal d'intégration au site et appellent à la 'décomplexification' de la forme pour épouser l'espace public. «J'essaie de structurer les projets pour les rendre lisibles», note l’architecte, revenant sur les bienfaits de la transparence ; «se repérer est gage de confort», défend-il.

De la technicité des projets à l'ingénierie, Dietmar Feichtinger conçoit des passerelles dont quelques-unes sont réalisées. «Le site, le programme, le fonctionnement : ce sont des programmes simples où la question architecturale est très visible alors que pour un bâtiment les entrées sont multiples».

Chaque projet est aussi l'occasion d'une réflexion sur l'apport de l'architecture quant à la question sociale. «J'essaie de m'impliquer dans mes projets», dit-il, citant les exemples de Bagnolet ou de Montreuil. Pour cette dernière municipalité, il poursuit actuellement une étude de faisabilité dont l'ambition est de clarifier les propriétés au sein de grands ensembles.

«Les espaces ne sont pas qualifiés et s'apparentent à des délaissés urbains dont personne n'est responsable alors qu'in fine tout le monde l'est. De cette copropriété nous cherchons à clarifier les situations à définir ce qui est de l'ordre de l'intime et du public», explique-t-il. Un dessein «à l'intérieur du projet qui ne prône pas la remise en question mais l'évolution d'un environnement».

Cet engagement est un héritage de Graz mais aussi d'un Paris sans doute révolu. S'il note un «rétrécissement politique», Dietmar Feichtinger nourrit l'espoir que la France poursuive «la valorisation de l'exception». «En Autriche, celui qui s'arrête au feu rouge avant de traverser est celui qui fait exception en France», dit-il.

«Je ne suis pas pour autant parisien. J'y demeure encore tel un touriste. Je cherche à rester à l'extérieur et à ne pas faire partie du système», conclut-il avec le sourire.

Un Autrichien en dehors des clous ? Une exception parisienne sans doute.

Jean-Philippe Hugron

* Conçue en 1998, la passerelle a été livrée en 2006. Longue de 304 mètres et d'une portée de 190 mètres, elle est constituée «de deux éléments synergiques qui collaborent et s'équilibrent».

Lire l'article sur le site du Courrier de l'Architecte

http://www.feichtingerarchitectes.com/