10Sep 2011
Musique / Presse

Musicienne de combat La compositrice autrichienne Olga Neuwirth est à Paris pour trois concerts événements

Olga Neuwirth © Oliver Hangl

Yasmina Haddad, envoyée spéciale, pour "Le Monde"

Il n'y a d'abord eu que le regard bleu d'Olga Neuwirth lorsqu'elle a ouvert la porte de l'appartement où elle réside en nomade, à Vienne. Le regard d'enfants revenus des bois où on les avait menés perdre. Plus tard, la compositrice autrichienne s'est écriée : " Mon Dieu ! Je crois que j'ai toujours trop entendu de musique. J'étais débordée de sons. Je m'enfermais dans un placard pour ne plus rien voir ni entendre, les bruits quotidiens, les conversations... "

Olga Neuwirth a gardé quelque chose de la petite fille au placard. Une silhouette frêle, blouse bleue délavée et leggings noirs tire-bouchonnés. Derrière ses lunettes cerclées, on sent que cette sale gamine n'en fera jamais qu'à sa tête bouclée. Ses compatriotes autrichiens l'ont bien compris, qui lui ont décerné, en 2010, le prestigieux Grand Prix national autrichien. Parce qu'elle est une personnalité, mais aussi parce que, la notoriété aidant, elle pourrait peut-être se calmer. Elle s'insurge. "Ce prix est la raison pour laquelle je suis actuellement sans abri. Mon propriétaire m'a mise dehors parce qu'il ne voulait pas d'une femme artiste et indépendante. J'ai dû mettre toutes mes affaires au garde-meubles."

Placard, garde-meubles, la compositrice a compris depuis longtemps qu'on n'en sort que de l'intérieur. Aux rumeurs du monde, elle a opposé son propre bruit, celui d'une musique qui préfère "les sonorités rudes et brutales "aux" surfaces lisses et raffinées", a choisi l'hybridation et choie les catastrophes. Elle a toujours joué, à l'époque où ce n'était pas encore la mode, avec la vidéo, l'image, les textes, l'électronique, les musiques pop, klezmer, jazz, techno. Et s'est autorisé de belles mises à mort. Ainsi dans Kloing ! : "C'est une métaphore du vain combat de l'aventure humaine, explique-t-elle. Le pianiste affronte sur un instrument "automatisé" l'enregistrement des données sismographiques de la Grotta gigante, à Trieste. Simultanément, il reçoit en accéléré sur le clavier la virtuosissime Deuxième Rhapsodie hongroise de Liszt. La machine finit par envahir et contrôler tout le clavier. Il n'a pas d'autre choix que laisser tomber."

Olga Neuwirth n'a pas eu le choix non plus. Elle a commencé tôt à écrire parce que "c'était une question de survie". Et cette boulimique a beaucoup écrit. " Mon océan de notes me submerge parfois, avoue celle qui, à 43 ans, compte plus de 70 opus à son catalogue. J'ai peut-être trop écrit. Cela me donne parfois l'impression d'être déjà au bout de la vie. "

A 7 ans, frappée au coeur par le grand Miles Davis, elle a embouché une trompette - "Je voulais devenir un Miles Davis féminin". Un accident de voiture sur une route enneigée a changé la donne. "J'ai été projetée vers l'avant. Une sorte de perche métallique s'est enfoncée dans mon visage. Je n'ai plus de mâchoire." Dans son concerto pour trompette... miramondo multiplo..., créé en 2006 au Festival de Salzbourg, Olga Neuwirth a préféré au brio de l'instrument des batailles son aspect"très tendre et très mélancolique".

C'est peu dire que cette écorchée vive entretient avec la vie des rapports difficiles. "C'est une chieuse", disent ceux qui l'aiment et la soutiennent. Ce qui est sûr, c'est que cette perfectionniste bourreau de travail, iconoclaste et volontiers provocatrice, dérange. Ne s'est-elle pas promenée avec un brassard noir lors d'une soirée chic au Konzerthaus de Vienne pour dénoncer la xénophobie dans son pays ? Affublée d'une paire de moustaches postiche dans un concert happening parce qu'on l'avait présentée comme le compositeur Karlheinz Stockhausen ?

Quand, en 1991, l'une des géniales bêtes noires de l'Autriche, l'écrivaine Elfriede Jelinek, Prix Nobel de littérature 2004, s'est avisée d'écrire deux petits opéras pour les Wiener Festwochen, elle a choisi Olga Neuwirth. A 23 ans, la jeune femme est devenue tête d'affiche : Bählamms Fest lui a valu le prix Ernst Krenek. Ces deux-là se sont trouvées. "J'ai toujours voulu travailler avec des poètes vivants, parce qu'ils témoignent du présent, affirme la compositrice. Et on m'a presque interdit cette merveilleuse collaboration parce que les thèmes que nous traitons sont trop délicats." Olga Neuwirth et Elfriede Jelinek ont certes signé plusieurs oeuvres, dont Lost Highway (d'après le film de David Lynch). Mais elles n'ont pas digéré le refus par abandon de leur opéra Der Fall von W (Le cas W), commandité, en 2002, par Gerard Mortier pour l'Opéra de Paris et Ioan Holander pour celui de Vienne. "Ils ont mis le livret à l'index parce qu'il relatait l'histoire de ce pédiatre carinthien, Franz Wurst, condamné pour avoir commandité le meurtre de son épouse et abusé sexuellement d'enfants. C'était tabou ! Et voilà qu'un sujet similaire sur l'inceste vient d'être traité par deux messieurs !"

Olga Neuwirth ne nommera pas son homologue Georg Friedrich Haas, né comme elle à Graz, dont l'opéra, Bluthaus (Maison de sang), a été créé en avril au Festival de Schwetzingen. Le fait d'être une femme, même jouée, même reconnue et couverte de récompenses, même adoubée par Pierre Boulez (pour ses 75 ans, elle lui a dédié Construction in Space ; en retour, il lui a passé commande et a créé Clinamen/Nodus), reste un lourd handicap. " Je sais que je représente un emblème pour les autres compositrices, ironise-t-elle, mais ma réussite est le prix d'un acharnement. Très souvent, je sens un manque de respect et une défiance cachée. Le génie est forcément toujours masculin. "

Parmi les musiciens qui ont compté dans l'imaginaire d'Olga Neuwirth, Luigi Nono et Tristan Murail, dont elle a suivi l'enseignement parisien durant un an à l'Institut de recherche et coordination acoustique/musique (Ircam). Car Neuwirth est toujours allée chercher ailleurs ce qui lui manquait. Elle évoque son exil rimbaldien d'adolescente aux Etats-Unis. "Après l'accident, j'ai eu envie de tout quitter. Je suis partie à 17 ans à San Francisco, où j'ai étudié la peinture, la musique, le cinéma."

Comme toujours, elle a cherché un lieu avec de l'eau. " Une permanence dans ma vie, confie-t-elle, caractéristique de mon travail et de ma façon de penser. " On n'en saura pas plus. Sans doute faut-il chercher du côté d'Herman Melville et de Moby Dick : "Le petit Pip représente pour moi le symbole de l'artiste. Il tombe à l'eau, pense qu'il est perdu et evient fou. Quand il remonte sur le bateau, il a conquis sur le monde une lucidité supplémentaire." Le secret du regard bleu d'Olga Neuwirth.

Marie-Aude Roux

Concerts Olga Neuwirth :

Cité de la musique, le 19 octobre. Opéra national de Paris/Palais Garnier, le 24 octobre. Cité de la musique, le 15 décembre.

© Le Monde