15Déc 2011
Presse / Exposition

Stefan Sagmeister, le grand déballage Libération, 15 décembre 2011

© Stefan Sagmeister

Aux Arts Déco à Paris, une rétrospective rassemble le travail protéiforme et facétieux du graphiste autrichien. Entre pub, art et performances.

Au musée des Arts décoratifs de Paris, tout Stefan Sagmeister serait à «vendre». L’exposition consacrée à ce graphiste est en effet organisée comme quatre stands de promotion de son travail - où sont étalés le branding, la culture, ses amis et lui-même. Cela peut paraître choquant en France, où l’on glorifie le graphisme culturel face à l’immorale activité commerciale. Sagmeister est autrichien, installé à New York, il ne s’enferme pas dans ces frontières et passe des arts à la publicité, avec agilité. «Cela crée des tensions intéressantes dans le cadre très culturel et institutionnel du musée»,argumente-t-il. Serait-il un «vendu» ?

Ses clients. Au service de Levi’s, il crée une affiche en 2008 à la gloire du 501, «The Strongest Thread» («le fil le plus solide»). Il découd, déstructure entièrement ce jean mythique, pour le recomposer en une image cotonneuse, souple, «arty». La matière est là, le savoir faire et les valeurs de l’entreprise aussi. Mais c’est sur la fragilité du pantalon en denim qu’il joue, le rendant éphémère. Face à ce mode opératoire critique, la marque s’y retrouve. L’auteur aussi qui, entre les fils, livre non pas un style, mais une démarche faite de doubles lectures, d’inversion des codes et d’humour viennois-américain.

Ses amis. Pour son amie Anni Kuan, styliste asiatique, Sagmeister a imprimé sa collection sur une page de journal, qu’il a froissée pour emballer un petit cheval en plastique. C’était l’année du cheval ! Cette pochette-surprise, qui moque le cadeau Bonux, est une ode économe et narquoise à la déperdition.

La culture. Lou Reed, les Rolling Stones… ont été ses clients. En 2003, il conçoit le coffret des Talking Heads, pour l’album Once in a Lifetime, 3 CD et 1 DVD. Les pochettes sont illustrées par des peintures des artistes russes contemporains Vladimir Dubossarsky et Alexander Vinogradov. On y distingue des bébés, des ours, des membres tranchés, des nus, des icônes chères à son monde, en symbiose avec le groupe new-yorkais d’art-rockers fantasques. Un petit bijou qui vaudra à son équipe un Grammy Award, dans la catégorie «packaging». On les a surnommés à Los Angeles «les beaux gars de l’emballage».

Sa culture. Pour le festival de l’affiche de Chaumont en 2004, il signe un poster où apparaissent toutes les personnes qui l’ont influencé : Jack Nicholson dans Vol au-dessus d’un nid de coucou, Brian Eno, mais aussi le maître graphiste Tibor Kalman pour qui il a travaillé à New York. Cette affiche a été peinte par des touristes rencontrés à Central Park. Elle témoigne de son attachement au «fait main», mais aussi aux happenings, performances et installations. Stefan Sagmeister ne rejette pas pour autant la technologie quand il utilise un logiciel capable de faire évoluer le logo de la Casa da Música de Porto.

Lui-même. Il fait don de son corps (qu’il a grand et beau). Pour parodier les célèbres comparatifs avant/après de la pub, il se représente d’abord en slip, assis sur un canapé, pesant 81 kilos. Puis dans la même posture, une semaine plus tard, plus gros, il a pris 11 kilos. Il a bouffé toute la trash food qui l’entoure. Là, il ne nie pas l’influence des actionnistes viennois des années 60 et 70. Mais en postmoderne. «Tout le monde est fasciné par le corps, 95% des couvertures de magazines représentent une personne… Je lutte contre le style et le pouvoir de l’esthétique dont nous avons hérité, entre autres du Bauhaus : pure, mécanique, et pour moi dénuée de toute vie, d’émotions.»

Sa vie, un art ? Né en 1962 à Bregenz (Autriche), diplômé des Arts appliqués de Vienne, Sagmeister prend une année sabbatique tous les sept ans pour voyager. Il peut refuser la campagne d’Obama pour aller à Bali, se rendre à des manifestations antiguerre en Irak et sait créer en équipe. Il donne des conférences drolatiques, en conteur et rapporteur du monde. Hédoniste, Sagmeister est surtout un bon client qui se vend très bien.

ANNE-MARIE FÈVRE